La salière de Pemba
Une histoire du Kivu
par
Eric K. Fortin
printemps 2009
Première parole de la salière
Je suis une petite salière de terre cuite. Je prends la parole car il faut laisser les salières raconter l’histoire du monde. Je partage votre table à tous les jours. Je ne suis pas une salière commune. Je suis assez volumineuse, je suis composée d’argile et d’ocre d’ébène et d’ocre rouge. J’ai la forme d’une ogive dont l’extrémité a été arrondie. On remarque assez rapidement que je suis un objet artisanal. Les commentaires à mon sujet sont :
- As-tu vu la belle salière
- J’en veux une comme ça…
- D’où elle vient.
- De l’Afrique… hum, je pense… ou de l’Amérique du sud.
En fait, j’ai le don d’attirer les regards sur moi. On me désire, on me prend en amitié car j’apporte un exotisme au repas. Manger à la table du café en ma compagnie c’est comme manger en compagnie de la terre d’Afrique. Tous ces gens qui me prennent entre leurs mains ajoutent un peu de la saveur d’Afrique à la nourriture. Le sel que je délivre sur les repas est atomisé par les molécules africaines.
Ici, on me désire et on m’utilise à tous les jours. Cependant, une tristesse m’habite. J’ai l’impression à l’occasion de délivrer un goût de larmes.
À tous les jours, j’entends les histoires des autres. C’est comme si leur monde était devenu le mien. Je suis la salière qui écoute. Je suis devenu la salière de la table quatre du café-resto. Je ne suis plus qu’une salière de resto, un exotisme d’apparat dans un commerce au service des clients.
En fait, la tristesse de mes larmes salines imbibe le sel. Le sel humide s’agglutine et il ne passe plus à travers les trous.
Une cliente, madame Dona, apprécie habituellement ma compagnie. Aujourd’hui, elle a été plutôt cinglante à mon égard.
-Serveur ! Avez-vous une autre salière.
Fred, le grand serveur, un peu niais mais au sourire charmeur et enjôleur, m’a rapporté à l’arrière. Encore une fois, il devait faire le ménage dans ma cargaison de sel.
Fred a ouvert mon orifice et nerveusement il a nettoyé mes entrailles. Les amas de sel qui s’échappaient de moi ressemblaient à une histoire qui se répandait sur le comptoir. Je croyais le tout échappé à jamais et perdu pour l’éternité.
Cependant Lisette, une femme d’une quarantaine d’années, maigre, portant bijoux, breloques et foulards d’orient, profita de l’occasion pour se rapprocher de Fred le serveur. Elle se colla tendrement sur ce jeune homme qu’elle estimait avec les plus bas instincts du monde.
- Je sais lire dans le sel, laissa-t-elle glisser médiocrement vers le jeune homme un peu désabusé.
C’est alors qu’elle posa les yeux sur les cristaux éparses sur le comptoir. Elle remarqua une tache de rouge évoquant le sang. Immédiatement, elle remonta les yeux vers la main du beau Fred et remarqua une légère coulisse.
Le serveur était légèrement coupé à la main. Cependant, Lisette se trouvait prise au piège de lectrice de sort, confronté au sang et à son désir de flirter avec ce jeune homme, que devait-t-elle dire ? Malédiction ou amour, les sortilèges de la salière affirmait-t-elle.
Du coup, comme salière, je me sentis exister pour un court instant. Je cessais d’écouter les histoires des autres et je devenais un sujet d’intérêt. Le sel répandu sur le comptoir, la petite trace de sang de Fred, une vieille en manque, il ne me restait plus qu’à prendre la parole. Quelle histoire ?
Dès lors, il y avait les 35 000 conversations que j’avais entendu au cours des dernières années mettant plus de 4000 personnages en scène. Tant d’histoires… Tans de personnages… Tant de lieux évoqués… Tant de thèmes…Je n’avais qu’une seule histoire à écrire… La mienne. Le récit de la salière…
Du coup, je sentis un grand vide car j’avais oublié pourquoi j’existais. Je portais le sel en moi, on me secouait et le sel tombait. J’étais une belle salière, sujet d’admiration. Cela me suffisait depuis que j’avais échoué sur cette table, il y a environ dix ans. Je voulais raconter l’histoire qui m’avait fait naître sur la terre d’Afrique et qui m’avait amené jusqu’à ce restaurant de Montréal.
Mais Fred le serveur avait d’autres projets que celui de me laisser la tribune à mes élans de rhétorique. Il avait décidé de me balancer discrètement dans les ordures. Je devais trouver une solution.
Origine de la salière
Un homme très pauvre d’un pays d’Afrique prît de la terre argileuse. Il modela mes formes et me fit cuire sur un feu de charbon et de bois. Il sculpta dans une branche le bouchon qui servirait à contenir mon sel.. Aussi, il perça cinq trous à ma tête afin que le sel puisse s’écouler. En fait, ce jour-là, le potier créa sept salières qu’il déposa près de l’emplacement du feu.
Alors que je cuisais sur le feu du soir, le vieil homme fût rejoint par sa femme et ses six enfants. Le vieil homme, comme il le faisait à chaque lune pleine, raconta l’histoire de la fondation du monde des Twa. Tandis que les flammes et la braise durcissaient la terre dont j’étais conçue, le vieil homme par la magie des ancêtres, enferma les paroles fondatrices de la terre africaine dans la poterie qu’il venait de créer.
- L’esprit des ancêtres vit maintenant dans ces salières. Demain, Pemba, toi ma plus vieille de mes filles, tu iras au marché de la capitale. En pauvre fille que tu es, tu apporteras ces objets de magie pour les vendre aux umuzungu (hommes blancs). Ils achèteront ces salières et les poseront sur leur table. Le sel qu’ils ajouteront à leur repas sera porté par le souffle des ancêtres de notre terre. Plus ils mangeront, ces Blancs, plus leur ventre sans fond deviendra l’écho de la voix de nos ancêtres qui nourrissent cette terre. C’est ainsi que la voix de la lune a parlé.
- Mais père, le marché de la capitale est à deux jours de marche. Je n’ai plus de sandales. Le soir, la faim me réveille. Les haricots ne suffisent plus.
- Pemba, toi ma plus belle, mon joyau de lune. Tu es comme l’herbe de la mousson. Tu pousses si vite. Pemba, prends ces salières et vends-les. Au marché de la capitale, tu obtiendras un bon prix. Garde cet argent. Dans la capitale, tu trouveras un chemin qui t’éloignera d’ici.
Moi, la petite salière de terre cuite, tandis que je cuisais sur le feu du potier, je voyais les larmes de la jeune Pemba. Elle implorait son père de la garder encore un peu. Le potier était très maigre et les traits du visage révélaient l’accumulation de difficiles années. Il comptait un peu plus qu’une quarantaine d’année et ressemblait déjà à un vieillard. Comme beaucoup d’africain, il ne connaissait pas l’année exacte de sa naissance.
Autour du feu, le potier pleurait avec sa grande fille. La mère et les autres enfants accompagnaient Pemba et l’encourageaient à suivre son chemin.
Pemba promit de vendre ces salières au marché et de rapporter beaucoup d’argent pour faire vivre sa famille.
Le potier, imploré par les larmes de ses filles, se choqua.
- Nous sommes des Twa. Depuis les origines du monde nous cueillons et chassons pour vivre. Nous forgeons des poteries pour rappeler l’histoire des ancêtres. Nous vivons ainsi depuis que la lune et le soleil ont jeté leur semence sur cette terre. Nous sommes les êtres les plus pauvres de cette planète. Mais nos poteries sont tissées de magie. Chaque poterie que nous cuisons porte en elle l’histoire du monde. Nous fabriquons les pots du bonheur et nous forgeons aussi les pots du malheur. Chacune de nos créations porte en elle le poids du monde. Comme nos poteries, nous avons vécu nos années de bonheur. Alors, nous devons recevoir en toute amitié les jours de malheur qui nous attendent.
Le vieil homme était attristé par les pleurs de sa fille. Il n’avait jamais senti son coeur battre d’une telle façon et il croyait que sa poitrine allait se briser.